Une partie à la ludothèque AccessiJeux. © David Rouge / AccessiJeux
Ferme les yeux et essaie de jouer à Uno. Tu tiens sept cartes, et tu ne sais ni leur couleur ni leur chiffre. Pour les personnes déficientes visuelles (environ 1,7 million en France, selon l’association), ce n’est pas un exercice : c’est le quotidien, et c’est ce qui rend l’immense majorité des jeux de société injouables. AccessiJeux, association née en 2015, travaille depuis onze ans à régler ce problème, jeu par jeu. On a posé nos questions à son président, Xavier Mérand. Il a répondu par écrit, et ses réponses sont reproduites telles quelles.
AccessiJeux : association créée en 2015 par trois amis, dont l’un très malvoyant, pour rendre le jeu de société accessible aux personnes déficientes visuelles, puis à tous les handicaps.
Comment : des adhésifs en relief (formes simples, pas besoin de lire le braille), un code tactile pour les chiffres, et des QR codes ou puces NFC lus à voix haute par une application.
AccessiGames : sa branche édition, qui coédite avec des éditeurs des versions accessibles de jeux connus (dont Quarto avec Gigamic et TTMC).
La ludothèque : 9 boulevard Carnot, Paris 12e, ouverte du mardi au samedi de 14h à 19h.
Comment est née AccessiJeux, et pour quel public au départ ?
« AccessiJeux est née en 2015 à l’initiative de l’un de ses fondateurs, Xavier Mérand, lui-même quasiment non-voyant. Il était confronté à la difficulté de trouver des jeux de société adaptés à son handicap, aussi bien pour jouer en famille qu’entre amis. À l’origine, l’association s’est donc concentrée sur l’accessibilité des jeux de société pour les personnes déficientes visuelles, malvoyantes et non-voyantes, soit environ 1,7 million de personnes en France. Avec son expérience et le développement de ses activités, elle a progressivement élargi son champ d’action avec l’ambition de rendre le jeu de société accessible à tous, quel que soit le handicap. »
Concrètement, qu’est-ce qui rend un jeu injouable pour une personne malvoyante ?
« Le handicap visuel est sans doute celui qui empêche le plus de jouer aux jeux de société, car ceux-ci reposent presque toujours sur la manipulation d’éléments visuels et la lecture d’informations sur des cartes ou des plateaux. Il faut donc retrouver par le toucher ce qui est normalement perçu par la vue : la couleur d’un pion, la valeur d’un dé, les effets ou informations inscrites sur des cartes, ainsi que les repères présents sur un plateau. Il est également indispensable de rendre la règle du jeu accessible, ainsi que les aides de jeu, afin que la personne déficiente visuelle puisse jouer de manière autonome et construire sa propre stratégie pendant la partie. »
Le mot important est à la fin : autonome. Un joueur à qui un voisin lit ses cartes peut participer, mais il ne peut pas bluffer, ni cacher sa main, ni préparer un coup. Il ne joue pas vraiment.
Comment adaptez-vous un jeu existant ?
« Nous adaptons les jeux en partant autant que possible du matériel d’origine, que nous complétons avec des dispositifs d’accessibilité. Nous agrandissons très rarement les éléments. Pour rendre les informations perceptibles au toucher, nous ajoutons par exemple des adhésifs en relief de formes variées, pensés pour être compris même par des personnes qui ne lisent pas le braille. Nous associons donc des formes géométriques ou des pictogrammes tactiles très simples aux couleurs et aux effets des cartes. Par exemple, dans Les Loups-garous, un pictogramme en forme de X permet d’identifier la carte du loup-garou. Il suffit donc de toucher ce symbole pour reconnaître son personnage.
Pour les chiffres, nous avons choisi un système proche des chiffres romains : un point vaut un, un cercle vaut cinq. Un cercle suivi d’un point signifie donc six. Ces codes peuvent se combiner. Par exemple, dans le jeu Uno, une goutte représentant le bleu, associée à un cercle et un point pour le chiffre 6, permet de savoir immédiatement au toucher que l’on a un 6 bleu en main.
Pour les textes et les informations plus complexes, nous utilisons des QR codes ou des puces NFC qui se scannent avec l’application AccessiJeux afin d’en vocaliser le contenu. L’application permet aussi de vocaliser les résultats de dés spéciaux, du dé à 6 faces jusqu’au dé à 100 faces. »
Le détail qui compte pour nous, rôlistes : le d100 vocalisé. Tout le JDR repose sur des dés qu’on lit, et un d20 ou un d100 est illisible au toucher. Une application qui annonce le résultat, c’est la brique qui manquait pour qu’un joueur non-voyant tienne sa fiche et lance ses propres jets.

Avec AccessiGames, qu’est-ce qui change quand le jeu est accessible dès la fabrication ?
« Il ne s’agit pas vraiment de nos propres jeux, mais plutôt de coéditions menées avec des éditeurs qui nous ont sollicités ou que nous avons contactés. L’idée est de rééditer des jeux déjà connus et à succès, en y intégrant dès la fabrication des éléments d’accessibilité qui auraient parfois pu être prévus dès le départ. Nous intervenons par exemple en ajoutant du braille sur des jetons, en intégrant des puces au dos des tuiles ou en créant du relief sur un plateau. Cela représente toujours un coût supplémentaire, mais l’enjeu d’inclusion est tel qu’il nous semble essentiel que les éditeurs intègrent et acceptent parfois de réduire un peu leur marge pour permettre à un public plus large de jouer à leurs jeux. »
Les éditeurs classiques vous sollicitent-ils ?
« Depuis que nous coéditons des jeux avec certains éditeurs, nous sommes membres de l’Union des éditeurs de jeux. À ce titre, de nombreux éditeurs nous consultent lorsqu’ils ont un doute sur l’accessibilité visuelle de leurs jeux. Même si les démarches pour modifier concrètement le matériel en faveur des personnes non-voyantes restent encore minoritaires, nous sommes souvent sollicités sur la lisibilité, notamment pour les joueurs daltoniens.
Nous réalisons d’ailleurs les audits pour le label Color Blind Friendly porté par l’Union des éditeurs de jeux, qui garantit aux acheteurs une bonne accessibilité pour les personnes daltoniennes. Plus largement, nous sommes un peu le poil à gratter du monde du jeu sur ces questions : tout au long de l’année, à mesure que nous rencontrons les éditeurs dans les différents salons professionnels, nous les sensibilisons à la nécessité de mieux prendre en compte l’accessibilité dans la conception de leurs jeux. »
1. Confondre « lisible par un daltonien » et « jouable par un non-voyant ». Un label Color Blind Friendly sur une boîte est une vraie avancée, mais il ne dit rien de l’accessibilité à une personne qui ne voit pas. Ce sont deux besoins différents, et le second reste, selon AccessiJeux lui-même, le moins souvent traité par les éditeurs.
2. Croire qu’il suffit d’agrandir. L’association le dit : elle agrandit « très rarement ». Le gros caractère aide une partie des malvoyants, mais pas les non-voyants. Ce qui marche, c’est le relief, un code tactile simple et la voix.
3. Aider au lieu d’adapter. Lire ses cartes à un joueur, c’est lui retirer la seule chose qui fait un jeu : décider seul.
Qu’est-ce que la nouvelle ludothèque parisienne apporte de plus ?
« La ludothèque est l’une des actions phares de l’association : elle permet, de manière très concrète, d’accueillir des personnes en situation de handicap, leurs aidants et leurs éducateurs dans nos locaux, de tester nos adaptations et de progresser dans la compréhension des besoins. Nous avons conçu ce lieu pour qu’il soit le plus inclusif possible, quel que soit le handicap.
[…] Nous constatons un véritable engouement de la part des particuliers comme des structures spécialisées. Cela confirme que ce projet était nécessaire. Au-delà de l’accueil du public, nous souhaitons aussi faire de cette ludothèque une ressource pour les professionnels du secteur. L’idée est que cette expérience et ces outils puissent bénéficier à tout l’écosystème du monde du jeu, médiathèques et ludothèques comprises. »
La ludothèque se trouve au 9 boulevard Carnot, Paris 12e, et ouvre du mardi au samedi, de 14h à 19h, selon le site de l’association.

Trois jeux pour une table qui mélange voyants et malvoyants ?
« Cela dépend évidemment beaucoup du profil des joueurs et de leur culture ludique. En ce moment, nous faisons beaucoup jouer à Flip 7, notamment parce qu’il permet de se familiariser très facilement avec nos adaptations et qu’il réunit facilement de nombreux participants.
Pour jouer à deux, Quarto reste une valeur sûre ; c’est d’ailleurs pour cela que nous avons coédité une version accessible avec Gigamic.
Enfin, pour une soirée avec beaucoup de monde, TTMC Tu te mets combien ? fonctionne particulièrement bien. Nous l’avons réédité en partenariat avec son éditeur. Il permet de constituer des équipes mixtes, avec des personnes en situation de handicap ou non, et de passer un très bon moment ensemble. Pour que les personnes non-voyantes jouent en pleine autonomie, les questions peuvent être vocalisées sur un smartphone grâce à l’application dédiée que nous avons développée pour le jeu. »

Chaque semaine : JDR, RPG vidéo et jeux de société, avec des entretiens de ceux qui font le jeu, et les faits relevés à la source.
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Notre avis
Ce qui frappe dans ces réponses, c’est la sobriété de la solution. Pas de matériel hors de prix, pas de réinvention du jeu : un X en relief sur une carte, un point et un cercle pour compter, un QR code pour le texte. C’est reproductible, et c’est précisément pour ça que ça peut changer quelque chose à grande échelle, à condition que les éditeurs l’intègrent à la fabrication plutôt que de laisser une association le coller après coup.
Et pour le jeu de rôle, la leçon est directe : nos fiches, nos dés et nos cartes de sorts sont exactement le type de matériel qui exclut. Un MJ qui a un joueur malvoyant à sa table a déjà des pistes concrètes ici. On aimerait voir un éditeur de JDR tenter l’expérience.
Entretien réalisé par écrit, questions de RPG Magazine, réponses de Xavier Mérand, président d’AccessiJeux, reçues le 28 septembre 2026. Adresse, horaires et historique de l’association : site officiel d’AccessiJeux. Lien simple, non affilié.
FAQ
Qu’est-ce qu’AccessiJeux ?
Une association créée en 2015 qui adapte les jeux de société pour les personnes déficientes visuelles, et plus largement pour tous les handicaps. Elle gère une ludothèque à Paris et coédite des jeux accessibles via sa branche AccessiGames.
Comment un non-voyant peut-il jouer à un jeu de cartes ?
AccessiJeux ajoute des adhésifs en relief sur le matériel d’origine : des formes simples pour les couleurs et les effets, et un code tactile pour les chiffres (un point vaut un, un cercle vaut cinq). Les textes longs passent par des QR codes ou des puces NFC lus à voix haute par une application.
Où se trouve la ludothèque AccessiJeux ?
Au 9 boulevard Carnot, dans le 12e arrondissement de Paris. Elle est ouverte du mardi au samedi, de 14h à 19h, selon le site de l’association.
Quels jeux conseille AccessiJeux pour une table mixte voyants et malvoyants ?
Flip 7 pour une grande tablée, Quarto pour jouer à deux (une version accessible a été coéditée avec Gigamic), et TTMC Tu te mets combien ? pour les soirées en équipes, avec une application qui vocalise les questions.