© Rozum
Sur la photo que Rozum a mise en ligne, on ne distingue plus grand-chose : des poutres tordues, de la tôle noircie, de la fumée. Au milieu, une date incrustée — 1.08.2026 — et une phrase en ukrainien : « entrepôt de la maison d’édition Rozum détruit ». Rozum, c’est l’éditeur qui publie Catan et Exploding Kittens en ukrainien. Le même jour, sur son canal officiel, il a écrit le reste : plus de 200 000 jeux perdus en quelques minutes.
Ce que Rozum écrit, mot pour mot
Le 1er août à 14 h 45 TU, l’éditeur publie sur son canal Telegram officiel un message de six lignes. Il est direct :
« Aujourd’hui, un missile russe a entièrement détruit l’entrepôt principal de la maison d’édition Rozum. En quelques minutes, nous avons perdu plus de 200 000 jeux de société — tous les tirages disponibles de CATAN, Exploding Kittens, Qui est au-dessus ? et Le Club des dilettantes, et de beaucoup d’autres. Mais le plus important : personne n’a été blessé. »
Le même jour, sur son site, l’éditeur ouvre une page d’appel qui complète le tableau : « Le 1er août, l’entrepôt de la maison d’édition Rozum a été détruit. Avec lui — les tirages des jeux que nous préparions pour l’automne, et tout le stock de l’entrepôt. Nous ne nous arrêtons pas. Pour tout réimprimer à neuf, il faut de l’aide. »
Deux informations là-dedans, et elles sont différentes. La première, c’est le stock existant : parti. La seconde, c’est ce qui n’était pas encore en rayon — les tirages préparés pour la rentrée d’automne. Dans l’édition de jeux de société, l’automne est, de notre point de vue, la saison qui fait l’année. Perdre les tirages de septembre-décembre au 1er août, ce n’est pas seulement perdre un entrepôt — c’est, à notre lecture, perdre l’exercice.
Ce qui vient de l’éditeur, et ce qui vient d’ailleurs
Petite mise au point de méthode, parce qu’elle change la solidité de l’information. Le décompte de 200 000 exemplaires, la cause, le délai et l’absence de victime ne sont pas des estimations de presse : ce sont les mots de l’éditeur lui-même, publiés le jour même sur un canal que son propre site répertorie.
Ce qui vient d’ailleurs, en revanche : l’estimation financière. Le chiffre de « jusqu’à 670 000 dollars » est attribué par BoardGameWire, le 3 août, à une déclaration du groupe Factor, maison mère de Rozum. C’est une estimation d’entreprise, pas un montant vérifié par un tiers, et nous n’en avons calculé aucune conversion. Le même article situe l’événement à Vyshneve, dans la banlieue de Kyiv, sur un centre logistique — une localisation également rapportée par l’agence de presse ukrainienne Ukrinform et plusieurs médias locaux entre le 1er et le 3 août.
Qui est Rozum, concrètement
C’est une maison d’édition et une boutique en ligne ukrainienne, installée à Kharkiv. Elle indique elle-même huit ans d’activité, et fait partie du groupe Factor, aux côtés de Vivat, Faktor-Drouk et Factor Media.
Elle exerce deux métiers à la fois : elle vend des jeux, et elle en localise — c’est-à-dire qu’elle traduit, fabrique et publie en ukrainien des titres étrangers. Sur son propre catalogue, on trouve ses références maison : Dead of Winter (« Зима Мерців »), Marvel Zombies: Heroes’ Resistance, Concept. BoardGameWire ajoute à cette liste Power Grid, Voidfall, Wonderland’s War et Rising Sun. Ce n’est pas un petit éditeur de niche : c’est, à notre lecture, le genre de structure qui décide si un gros jeu de plateau existe ou non dans une langue.
Elle publie aussi des créations locales, dont Хто зверху ? (« Qui est au-dessus ? »), tiré d’une émission de télévision — le site le range dans son rayon « jeux tirés d’émissions » — et Le Club des dilettantes. Ce dernier titre rend la chronologie particulièrement rude : le 4 juillet, l’éditeur se félicitait sur ce même canal de 3 500 précommandes en sept jours, qu’il présentait comme l’un des plus gros lancements de jeu de société du pays ; le 21 juillet, il annonçait que toutes les commandes étaient parties. Onze jours plus tard, les tirages restants étaient détruits.
Ce n’est pas non plus le premier coup dur. BoardGameWire rappelle que, depuis 2022, l’entreprise a déjà vu son showroom de Kherson bombardé et un entrepôt de Kharkiv endommagé par un incendie.
Ce que l’éditeur demande — et par quoi il commence
C’est le point que nous avions failli présenter à l’envers, alors autant être clair : la première chose que Rozum demande, ce n’est pas de l’argent. C’est écrit noir sur blanc dans le message du 1er août — « Nous nous relèverons, c’est certain. Si vous voulez nous soutenir, le meilleur moyen est d’acheter les jeux de la marque Rozum encore disponibles dans les magasins partout en Ukraine. » Autrement dit : il reste des boîtes en rayon, et c’est par là que l’éditeur commence. Factor Group tient le même discours, dans une déclaration citée par BoardGameWire : « Tout le monde peut soutenir l’éditeur dès maintenant : acheter ses jeux et les offrir à des amis, à des enfants. Ce sera le meilleur geste de solidarité et de gratitude envers Rozum pour son travail. »
Vient ensuite la page d’appel, qui sert à financer les réimpressions. Elle est d’une sobriété qui tranche avec ce qu’on voit habituellement en financement participatif : aucune contrepartie, aucun palier, aucun compteur. Trois moyens de donner, et c’est tout — par carte (montants proposés de 200, 500 ou 1 000 hryvnias, ou libre), via le QR de paiement au standard de la Banque nationale d’Ukraine, que l’éditeur dit compatible avec « plus de 26 banques ukrainiennes », ou par virement classique aux coordonnées publiées sur la page, avec pour objet la mention « aide financière non remboursable ». Rozum précise que les fonds arrivent directement sur le compte de la maison d’édition, sans commission d’intermédiaire : pas de plateforme, pas de pourcentage prélevé.
Pourquoi on en parle ici
Parce qu’un entrepôt d’éditeur, ce n’est pas une abstraction comptable. C’est là que dorment les boîtes entre l’imprimeur et ta table. Quand il disparaît, la chaîne casse à l’endroit le plus bête : les jeux existent, ils sont conçus, traduits, imprimés — et ils n’arrivent plus. Le stock d’automne d’un éditeur, c’est des mois de travail déjà payés qui partent avant d’avoir rapporté un centime.
Et parce que la localisation est un métier invisible tant qu’il fonctionne. C’est le même mécanisme que pour les VF : un jeu qui n’est pas traduit dans ta langue est, pour beaucoup de joueurs, un jeu qui n’existe pas. Rozum fait ce travail pour l’ukrainien, comme d’autres le font pour le français.
Le logo de la maison porte, en petit, deux mots ukrainiens : грати разом — « jouer ensemble ». C’était leur signature avant le 1er août. À lire leur message, ça reste leur programme.
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FAQ
Que s’est-il passé chez l’éditeur ukrainien Rozum ?
L’éditeur indique sur son canal officiel que son entrepôt principal a été entièrement détruit le 1er août 2026 par un missile russe, et qu’il y a perdu plus de 200 000 jeux de société en quelques minutes. Sa page d’appel précise que la perte inclut tout le stock de l’entrepôt et les tirages préparés pour l’automne. La presse spécialisée et la presse ukrainienne situent l’événement à Vyshneve, près de Kyiv, sur un centre logistique.
Combien de jeux ont été détruits ?
Plus de 200 000 exemplaires, selon l’éditeur lui-même. Il cite nommément les tirages disponibles de CATAN, Exploding Kittens, Хто зверху ? et Le Club des dilettantes. Le groupe Factor, maison mère de Rozum, estime par ailleurs les pertes jusqu’à 670 000 dollars — un montant relayé par la presse spécialisée, qui n’apparaît ni dans le message du 1er août ni sur la page d’appel de Rozum.
Y a-t-il eu des victimes chez Rozum ?
Non. L’éditeur écrit explicitement : « le plus important : personne n’a été blessé », et BoardGameWire précise le périmètre — pas de victime dans son entrepôt. Celui-ci se trouvait dans un centre logistique partagé : ce constat porte sur Rozum, pas sur l’ensemble du site ni sur les attaques de la nuit.
Quels jeux Rozum publie-t-il ?
Rozum édite les versions ukrainiennes de titres internationaux — son catalogue fait apparaître Catan, Exploding Kittens, Dead of Winter, Marvel Zombies: Heroes’ Resistance ou Concept — ainsi que des créations locales, dont un jeu tiré d’une émission de télévision. La presse spécialisée mentionne aussi Power Grid, Voidfall, Wonderland’s War et Rising Sun parmi ses localisations.
Comment soutenir l’éditeur ?
L’éditeur répond lui-même : le meilleur moyen, selon lui, est d’acheter les jeux Rozum encore disponibles en magasin en Ukraine. Il a par ailleurs ouvert sur son site une page d’appel aux dons destinée à financer les réimpressions, avec trois moyens : carte bancaire, QR de paiement au standard de la Banque nationale d’Ukraine, ou virement aux coordonnées publiées. Il indique que les fonds arrivent directement sur son compte, sans commission d’intermédiaire. Le dispositif est pensé pour l’Ukraine, et nous n’avons pas testé son fonctionnement depuis l’étranger. Les seules adresses de don que nous ayons vues chez l’éditeur, sur les surfaces que nous avons pu contrôler, sont sa page d’appel et son canal Telegram officiel.
Rozum va-t-il reprendre son activité ?
L’éditeur l’affirme : « Nous nous relèverons, c’est certain », et il lève des fonds pour réimprimer. En revanche, aucun calendrier de reprise ou de réimpression n’a été publié sur les surfaces que nous avons pu contrôler.