Le 12 août 2026, deux sénateurs américains ont envoyé une lettre au patron de Roblox. Pas un communiqué d’indignation : une lettre d’ouverture d’enquête, avec une annexe de douze questions et dix-sept demandes de documents, et une date butoir. Le document est public, il fait quatre pages, et on l’a lu en entier — parce que c’est surtout l’annexe qui est instructive.
• La sous-commission Crime et contre-terrorisme de la commission judiciaire du Sénat américain a ouvert une enquête sur la sécurité des enfants sur Roblox.
• Lettre datée du 12 août 2026, adressée à David Baszucki, fondateur et PDG de Roblox Corp., signée Josh Hawley (président) et Richard J. Durbin (membre du rang).
• Roblox doit conserver tous les documents liés à la sécurité des mineurs et produire les pièces demandées au plus tard le 31 août 2026.
• Période couverte par les demandes : du 1er janvier 2016 à aujourd’hui, sauf mention contraire dans une demande précise — et plusieurs en font une.
• Chiffre central de la lettre, attribué par les sénateurs à Roblox : 65 381 signalements de soupçons d’exploitation sexuelle d’enfants au NCMEC en 2025, soit plus du double de 2024.
• Roblox a réagi par une déclaration de son directeur de la sécurité, Matt Kaufman, transmise à plusieurs rédactions.
Ce que dit la lettre
Le premier paragraphe ne tourne pas autour du pot : « We write to inform you that the Senate Judiciary Committee Subcommittee on Crime and Counterterrorism has opened an investigation into child safety on the Roblox gaming platform. » Traduction hors guillemets : la sous-commission a ouvert une enquête sur la sécurité des enfants sur la plateforme.
Suit une attaque directe sur le positionnement marketing de la plateforme — « You trumpet Roblox as a safe digital playground for children as young as five » — puis le chiffre qui structure tout le reste : « In 2025, Roblox reported 65,381 instances of suspected child sexual exploitation to the National Center for Missing & Exploited Children—more than double what it reported in 2024. » La note de bas de page renvoie aux relevés CyberTipline 2024 et 2025 du NCMEC, l’organisme américain qui centralise ces signalements.
La conclusion des sénateurs est une accusation d’arbitrage : « Roblox appears to prioritize revenue and engagement metrics over the safety and well-being of our children ». Suit une injonction de conservation des pièces, puis la date : « no later than August 31, 2026 ». Et cet avertissement en deux phrases, juste avant la formule finale (« We await your prompt and complete response. ») : « Let us be clear: children on your platform are hurting. Congress will not look the other way. »
La réponse de Roblox
L’entreprise a réagi. Son directeur de la sécurité, Matt Kaufman, a transmis une déclaration à plusieurs rédactions — nous l’avons vérifiée en ouvrant nous-mêmes deux d’entre elles, Kotaku et PC Gamer, qui la publient dans les mêmes termes : « Roblox is built on the foundation of safety. We do not compromise on that commitment. We look forward to sharing the facts about how we work to protect children on the platform. »
Hors guillemets : Roblox dit se construire sur la sécurité, ne pas transiger sur cet engagement, et attendre de pouvoir exposer les faits. PC Gamer ajoute, en paraphrase et non en citation, que l’entreprise attribue la hausse des signalements au NCMEC à ses propres efforts pour améliorer ses systèmes. Nous rapportons cette nuance telle qu’elle est présentée par ce média, pas comme une phrase de Roblox.
Nous avons également ouvert le newsroom officiel de l’entreprise : nous n’y avons pas trouvé de billet consacré à cette lettre. C’est ce que nous avons cherché, et rien de plus — nous n’en déduisons pas que rien n’a été publié ailleurs.
L’annexe est plus parlante que la lettre
C’est là que ça devient intéressant pour qui s’intéresse à l’économie des plateformes de jeu. Les questions ne portent pas seulement sur la modération : elles portent sur l’argent, et sur ce que Roblox sait de ses propres joueurs mineurs.
Le premier interrogatoire demande le chiffre d’affaires et les achats de Robux ventilés par âge, tranche par tranche — et la liste commence à 5 ans : « 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18–22 » et au-delà. Les deux suivants demandent le temps de jeu moyen par semaine et par jour, avec la même granularité. La demande de documents n° 3 réclame les analyses internes de « spending patterns by age group », y compris la valeur vie client segmentée par âge.
Et puis il y a la demande n° 4, qui est probablement la plus redoutable du lot : tous les documents relatifs à « any internal assessment of Roblox’s financial exposure if Roblox made any changes that increase friction on the Roblox Platform, such as prohibiting users under 13 from purchasing Robux or making in-platform purchases, requiring parental authorization for all minor purchases, or in connection with age or identity verification. » Autrement dit : avez-vous chiffré ce que vous coûterait le fait de mieux protéger les enfants ? La demande n° 14 pose la même question sous un autre angle, à propos de la vérification d’identité, en réclamant « any analysis of the projected effect on user growth ».
La n° 9 est du même acabit : tous les documents montrant les revenus tirés par Roblox « from experiences in which exploitation, grooming, or criminal conduct was subsequently identified as having occurred, for the Relevant Period. »
Un mot sur cette « Relevant Period », d’ailleurs, parce que la lettre est plus précise qu’il n’y paraît : elle court « January 1, 2016 through the present, unless a specific request states otherwise ». Et plusieurs demandes le font effectivement — les interrogatoires 6, 7 et 8 portent sur 2023, 2024 et 2025, le n° 12 sur les exercices 2018 à 2025.
Une enquête parlementaire n’est pas un jugement, et une lettre n’est pas une condamnation. Ce document est une demande de pièces assortie d’une date. Il expose la position de deux sénateurs, pas des faits établis par un tribunal. Les affaires citées en notes de bas de page sont des renvois vers des articles de presse : nous ne les avons pas vérifiées une par une, et nous ne les présentons donc pas comme des faits acquis.
Deuxième point : le chiffre de 65 381 n’est pas un chiffre du Sénat. C’est un chiffre que les sénateurs attribuent à Roblox, en renvoyant aux relevés annuels du NCMEC. Nous n’avons pas ouvert ces relevés nous-mêmes. Si tu le reprends, cite-le comme tel : « selon la lettre des sénateurs, qui l’attribue aux signalements de Roblox au NCMEC ».
Troisième point : ne confonds pas la déclaration de Roblox avec une réponse au dossier. L’entreprise a transmis à des rédactions une déclaration de principe de son directeur de la sécurité. Ce n’est ni la production de documents que réclame le Sénat, ni une réponse point par point aux douze questions et dix-sept demandes de l’annexe.
Le point qui devrait intéresser tous les joueurs
Au milieu des questions financières, l’interrogatoire n° 9 pointe une faille très concrète, et très technique : « Describe in detail why the Roblox Platform’s new age verification settings and tools do not apply to developer-created chat functions. »
Traduction hors guillemets : sur Roblox, une partie des conversations ne passe pas par le tchat de Roblox, mais par des systèmes de discussion codés par les créateurs d’expériences eux-mêmes. Les sénateurs affirment que les nouveaux outils de vérification d’âge ne s’y appliquent pas. Trois autres demandes de documents (n° 6, 7 et 8) creusent exactement ce point : quelle différence de modération entre le tchat natif et le tchat implémenté par un développeur, s’il a été décidé d’y appliquer ou non les filtres — la lettre écrit « to apply (or not apply) », sans préjuger du sens de la décision —, et les cas d’exploitation constatés ou soupçonnés qui s’y seraient produits, ainsi que les mesures envisagées ou prises en réponse.
C’est le genre de détail qu’on ne voit jamais dans un communiqué de sécurité, et qui change tout dans la pratique : un réglage parental qui protège le tchat général ne protège pas forcément une conversation ouverte à l’intérieur d’un jeu créé par un tiers. Si tu as des enfants qui jouent à Roblox, c’est la ligne à retenir de tout ce document.
Pourquoi ça nous concerne depuis la France
La procédure est américaine, et nous ne lui voyons pas d’effet juridique direct en France — c’est notre lecture, pas une certitude juridique. Mais Roblox est une plateforme mondiale, et l’expérience montre qu’un changement de conception produit s’applique généralement à tous les marchés. Si l’enquête débouche sur des modifications des réglages de tchat, des seuils d’âge ou des règles imposées aux créateurs, il est probable qu’elles arrivent aussi chez nous.
Les demandes n° 15, 16 et 17 valent enfin d’être signalées pour ce qu’elles disent de la méthode : elles portent sur les partenariats de Roblox avec Sesame Workshop (Sesame Street), la NFL et la FIFA, et réclament à chaque fois le public visé par âge — « the age demographic targeted » dans les demandes 16 et 17, la demande 15 portant la même formule avec une coquille dans le document original. Les sénateurs ne cherchent pas seulement des failles de modération. Ils cherchent à documenter une stratégie d’acquisition d’un très jeune public.
La lettre du 12 août 2026 (PDF officiel, hawley.senate.gov). Lien non affilié. Aucun lien commercial dans cet article.
Rapports financiers, décisions de justice, lettres d’enquête : on va chercher le PDF officiel et on te dit ce qu’il contient vraiment. En cadeau de bienvenue, un scénario original complet, La Dernière Lanterne.
Rejoindre la newsletter
FAQ
Qui a ouvert une enquête sur Roblox ?
La sous-commission Crime et contre-terrorisme de la commission judiciaire du Sénat américain, par une lettre du 12 août 2026 signée du sénateur Josh Hawley, son président, et du sénateur Richard J. Durbin, membre du rang.
Que doit fournir Roblox et pour quand ?
La lettre ordonne la conservation de tous les documents liés à la sécurité des mineurs, puis demande la production des pièces listées en annexe au plus tard le 31 août 2026. La période couverte va du 1er janvier 2016 à aujourd’hui, sauf mention contraire dans une demande précise : plusieurs items portent sur 2023-2025, et un sur les exercices 2018 à 2025.
D’où vient le chiffre de 65 381 signalements ?
De la lettre elle-même, qui l’attribue à Roblox : la plateforme aurait signalé 65 381 cas suspectés d’exploitation sexuelle d’enfants au National Center for Missing & Exploited Children en 2025, soit plus du double de 2024. Les sénateurs renvoient aux relevés CyberTipline 2024 et 2025 du NCMEC.
Qu’est-ce que le problème des tchats créés par les développeurs ?
La lettre demande à Roblox d’expliquer en détail pourquoi ses nouveaux réglages et outils de vérification d’âge ne s’appliquent pas aux fonctions de discussion créées par les développeurs d’expériences. Trois demandes de documents portent sur la différence de modération entre le tchat natif de Roblox et ces tchats tiers.
Roblox a-t-il répondu ?
Oui. Matt Kaufman, directeur de la sécurité de Roblox, a transmis à plusieurs rédactions une déclaration selon laquelle Roblox est bâti sur la sécurité, ne transige pas sur cet engagement et attend de pouvoir exposer les faits sur la façon dont il protège les enfants. C’est une déclaration de principe, pas la production de documents réclamée par le Sénat.